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De l’Iran à SpaceX : ce qui anime réellement les marchés aujourd’hui

Source : écrit par Gilles Coens, Head of Product chez MeDirect, le 22 mai à 9 h.

Le match entre la Belgique et l’Iran lors de la Coupe du Monde s’est soldé par un 0-0 logique. Quiconque avait observé au préalable la manière dont l’Iran ferme les espaces savait que les occasions seraient rares. Ce que nous avons vu sur le terrain – une équipe qui colmate systématiquement chaque ouverture – fait toutefois inévitablement penser à la réalité des marchés financiers aujourd’hui. Car là aussi, tout tourne à nouveau autour de la fermeture : le détroit d’Ormuz sous pression, l’approvisionnement énergétique qui devient incertain, et l’inflation qui s’avère à nouveau plus difficile à maîtriser.

Le tableau reste pourtant contrasté. Là où la discipline défensive sur le terrain de football mène à l’immobilisme, les investisseurs semblent au contraire s’adapter à cette même incertitude. Les marchés actions continuent de résister étonnamment bien, portés par une rotation plus large en dehors de la technologie, de solides performances en Europe et au Japon, et une foi persistante dans les récits d’avenir, comme l’IPO record de SpaceX. Les banques centrales réagissent quant à elles chacune à leur manière : la BCE relève à nouveau ses taux, tandis que la Fed, sous la houlette de Kevin Warsh, devient plus prudente et moins prévisible.

Comme dans ce match, le constat vaut aussi pour les marchés : tout ce qui semble fermé ne reste pas définitivement hermétique. Parfois, une seule ouverture suffit pour faire complètement basculer le jeu.

Source : Google

Les marchés poursuivent leur ascension, mais les fondamentaux évoluent

Les marchés financiers semblent à nouveau peu se soucier des nombreuses incertitudes qui dominent l’actualité. Alors que les tensions géopolitiques s’intensifient, que la pression inflationniste refait surface et que les banques centrales changent de cap, les marchés actions restent remarquablement résilients. À première vue, cela peut paraître paradoxal. Un examen plus approfondi ne révèle toutefois aucune contradiction, mais plutôt un marché qui s’adapte rapidement à une nouvelle réalité.

Cette réalité est aujourd’hui déterminée par trois forces : une géopolitique qui ravive l’inflation, des banques centrales qui recommencent à diverger, et un leadership de marché qui dépasse désormais largement la seule technologie.

La géopolitique rend l’inflation à nouveau imprévisible

Après des mois durant lesquels l’inflation semblait progressivement revenir sous contrôle, le récit inflationniste est redevenu plus complexe. Non pas en raison d’une économie en surchauffe, mais à cause de la géopolitique. Les tensions autour de l’Iran et la menace de perturbations dans le détroit d’Ormuz – l’une des plus importantes routes pétrolières au monde – ont à nouveau fait grimper les prix de l’énergie et, par conséquent, directement influencé l’inflation.

Cet impact est clairement visible dans les chiffres. Aux États-Unis, l’inflation est remontée à 4,2 % sur base annuelle, son plus haut niveau depuis plus de trois ans, largement portée par les prix de l’énergie. Parallèlement, les prix à la production ont augmenté de 6,5 %, eux aussi sous l’impulsion des composantes énergétiques. Cela témoigne d’un choc d’offre classique : une inflation qui n’est pas tirée par la demande, mais par des perturbations du côté de l’offre.

Ce qui rend cette situation encore plus complexe, c’est que les prix de l’énergie ont un effet multiplicateur. Ils n’influencent pas seulement le transport et la production, mais se diffusent dans presque chaque secteur de l’économie. Pour les entreprises, cela signifie une pression sur les marges ; pour les consommateurs, une baisse du pouvoir d’achat ; et pour les banques centrales, un contexte de politique monétaire particulièrement délicat.

Dans le même temps, le marché a les yeux tournés vers l’avenir. Les récents signaux d’un possible rapprochement entre les États-Unis et l’Iran ont amélioré le sentiment et créé l’attente d’une baisse temporaire de la pression sur les prix du pétrole. L’espoir d’une réouverture du détroit d’Ormuz illustre la rapidité avec laquelle les anticipations d’inflation peuvent aujourd’hui évoluer. Ce qui constitue aujourd’hui un choc inflationniste peut disparaître à nouveau demain — et c’est précisément cette incertitude qui rend plus difficile, pour les investisseurs, la détermination du bon positionnement.

Banques centrales : de la synchronisation à la divergence

Cette incertitude se traduit directement dans la politique des banques centrales, qui, pour la première fois depuis longtemps, prennent à nouveau des directions différentes.

En Europe, la Banque centrale européenne a opté, comme l’attendaient la plupart des analystes, pour une hausse de taux, la première depuis 2023. Cette décision souligne les préoccupations relatives aux risques inflationnistes persistants, malgré une croissance économique faible. La BCE table en effet toujours sur une inflation de 3,0 % en 2026, nettement au-dessus de l’objectif, tandis que les prévisions de croissance sont revues à la baisse, avec à peine 0,8 %.

L’Europe se retrouve ainsi à nouveau face à un dilemme classique : combattre l’inflation dans une économie fragile. L’activité industrielle se stabilise certes, et certains secteurs montrent des signes de redressement, mais la trajectoire de croissance reste fragile et fortement dépendante de facteurs externes, tels que les prix de l’énergie et le commerce mondial.

Aux États-Unis, le ton est différent. La Réserve fédérale, sous la direction de son nouveau président Kevin Warsh, maintient ses taux inchangés pour l’instant. Ce qui change en revanche, c’est la communication. La Fed semble prendre ses distances avec une forward guidance explicite et opte pour une approche davantage tributaire des données, avec un accent plus marqué sur les risques inflationnistes.

Cela peut sembler un détail à première vue, mais les implications sont considérables. Alors que les marchés pouvaient, ces dernières années, fortement compter sur des signaux clairs des banques centrales, davantage d’incertitude réapparaît désormais. La Fed oriente moins activement les anticipations, ce qui oblige les investisseurs à interpréter eux-mêmes les données économiques. Cela accroît le risque de volatilité, surtout dans un environnement où l’inflation demeure difficilement prévisible.

Le résultat est un monde dans lequel les banques centrales n’évoluent plus de manière synchrone. L’Europe resserre, les États-Unis temporisent tout en restant hawkish, et dans d’autres régions – comme le Japon – des hausses de taux sont elles aussi à nouveau à l’ordre du jour. Cette divergence crée des opportunités, mais rend en même temps la dynamique de marché mondiale plus complexe.

L’Europe surprend et regagne du terrain

Dans ce contexte, il est frappant de constater que les actions européennes ont fait mieux, le mois dernier, que leurs homologues américaines. Ce n’est pas un hasard, mais le résultat d’une combinaison de facteurs macroéconomiques et liés aux marchés.

D’une part, nous observons des signaux clairs de stabilisation dans l’économie européenne. Ainsi, la production industrielle en Allemagne s’est à nouveau redressée, portée par des secteurs tels que la chimie, la construction et la métallurgie. Il s’agit de secteurs typiquement cycliques, sensibles aux anticipations économiques, et qui sont donc souvent les premiers à réagir à une amélioration du sentiment.

Par ailleurs, des indicateurs comme l’indice ZEW et différents PMI pointent vers un redressement progressif de la confiance des entreprises et des investisseurs. Ce redressement est fragile, mais suffisant pour ajuster les anticipations extrêmement pessimistes des trimestres écoulés.

Le niveau des valorisations est au moins tout aussi important. Les actions européennes se négocient encore avec une décote considérable par rapport aux actions américaines, qui ont profité pendant des années d’une croissance tirée par la technologie. Dans un environnement où les taux restent plus élevés et où la croissance est moins évidente, cet écart de valorisation redevient pertinent. Comme l’illustre le graphique ci-dessous présentant le Forward P/E, c’est-à-dire le ratio cours/bénéfice anticipé, de différentes régions, on constate que les actions américaines affichent une valorisation plus élevée que les actions européennes.

Source : JP Morgan Asset Management, Guide to the markets, 21/06/2026

De plus, le marché européen est plus largement diversifié et moins dépendant d’un nombre restreint de mégacapitalisations. Des secteurs tels que l’industrie, l’énergie, les valeurs financières et la défense y jouent un rôle plus important, ce qui rend le marché plus robuste lorsque l’attention se détourne des récits de croissance pour privilégier des sources de rendement plus équilibrées.

Un marché qui s’élargit

L’une des évolutions les plus marquantes de ces dernières semaines est l’élargissement du marché. Alors que la hausse de ces dernières années était fortement concentrée sur une poignée d’entreprises technologiques, on voit aujourd’hui émerger une base nettement plus large.

Ainsi, les small caps américaines ont affiché des performances remarquables, le Russell 2000 enregistrant une hausse considérable. Parallèlement, on observe que les actions value (actions de valeur) surperforment à nouveau les actions de croissance, une tendance qui se confirme depuis plusieurs semaines consécutives.

Cette rotation n’est pas un hasard. Elle reflète un sentiment de marché en cours d’évolution, dans lequel les investisseurs sont moins disposés à payer des valorisations extrêmes pour une croissance future, et accordent à nouveau davantage d’attention aux fondamentaux, tels que les flux de trésorerie, la rentabilité et la qualité du bilan.

Au sein même du secteur technologique, on observe une évolution similaire. La volatilité augmente et les performances diffèrent de plus en plus fortement d’une entreprise à l’autre. Le thème de l’IA reste central, mais passe de l’anticipation pure à une mise en œuvre et à une monétisation concrètes. Les entreprises doivent de plus en plus souvent prouver que les investissements dans l’IA se traduisent effectivement par des revenus et des marges plus élevés. D’autre part, on constate que les entreprises technologiques américaines continuent pour l’instant d’afficher de solides performances : elles réalisent une croissance impressionnante de leurs bénéfices et les attentes de croissance future restent élevées (voir graphique ci-dessous). Cela justifie dans une certaine mesure les valorisations plus élevées que l’on observe aujourd’hui aux États-Unis.

Source : JP Morgan Asset Management, Guide to the markets, 21/06/2026

SpaceX et le retour de l’euphorie boursière : les capitaux recherchent à nouveau l’avenir

L’entrée en bourse de SpaceX constitue peut-être le moment le plus symbolique de cette phase de marché. Non seulement parce qu’il s’agit de la plus grande IPO de tous les temps, mais surtout parce que son succès donne une indication claire du sentiment de marché actuel.

Qu’une entreprise au profil résolument tourné vers l’avenir – aérospatiale, réseaux satellitaires et infrastructures – puisse attirer un flux de capitaux aussi colossal montre que les investisseurs sont toujours disposés à se projeter loin dans le temps. L’appétit pour la croissance n’a pas disparu, même dans un environnement de taux plus élevés et d’incertitude géopolitique.

Au contraire, les attentes des investisseurs semblent avoir évolué. Si, il y a quelques mois, ce sont surtout les entreprises d’IA qui attiraient les capitaux, on assiste aujourd’hui à un élargissement vers d’autres thèmes « next frontier », comme l’aérospatiale, la technologie de défense et les infrastructures de pointe.

À l’approche de l’entrée en bourse, le récit est en outre soutenu par des perspectives particulièrement ambitieuses. Goldman Sachs, qui pilote l’IPO, s’attend à ce que les revenus issus des activités d’IA de SpaceX passent de 3,2 milliards de dollars aujourd’hui à pas moins de 322 milliards de dollars en 2030 — une multiplication par dix, à une échelle rarement vue.

Mais ce n’est qu’une partie de l’histoire. Dans ces mêmes projections, la division Starlink deviendrait un géant à part entière, avec des revenus attendus d’environ 144 milliards de dollars d’ici 2030, tandis que les activités traditionnelles de lancement de fusées — aujourd’hui encore le socle de l’entreprise — ne croîtraient que de façon relativement limitée, pour atteindre un peu moins de 8 milliards de dollars. Au total, SpaceX évoluerait ainsi d’un chiffre d’affaires de moins de 20 milliards de dollars aujourd’hui à près de 475 milliards de dollars d’ici la fin de cette décennie.

Ces perspectives constituent la base d’une valorisation pouvant atteindre 1 780 milliards de dollars, et impliquent en outre un revirement spectaculaire en matière de rentabilité : de flux de trésorerie disponibles négatifs aujourd’hui à une machine à cash structurellement solide à l’avenir.

C’est précisément cette combinaison d’échelle, de domination et de croissance exponentielle qui attire les investisseurs, mais qui s’apparente également à un acte de foi. Car pour réaliser ces chiffres, SpaceX ne doit pas seulement croître, mais redessiner plusieurs marchés à la fois — de l’IA aux réseaux satellitaires en passant par l’infrastructure spatiale. Cela rend le récit particulièrement puissant… mais aussi particulièrement ambitieux.

Dans le même temps, une lecture plus critique est également possible. Historiquement, le point culminant des entrées en bourse survient souvent dans les phases tardives d’un cycle de marché, lorsque les valorisations sont élevées et que les investisseurs sont prêts à prendre davantage de risques. L’énorme demande pour les actions SpaceX peut donc être à la fois un signe de vigueur et d’excès de confiance.

C’est précisément cette ambivalence qui caractérise ce marché : à la fois rationnel et opportuniste, prudent, mais néanmoins prêt à prendre des risques lorsque le récit est suffisamment solide.

Le Japon : un récit structurel qui prend de la force

À l’heure où l’Europe est redécouverte, le Japon reste l’un des marchés les plus performants de façon constante. Ce n’est pas un hasard, mais le résultat d’une combinaison unique de facteurs macroéconomiques et structurels.

Le yen faible joue un rôle central sur ce plan. Avec un taux de change autour de 160 face au dollar, les entreprises exportatrices japonaises restent particulièrement compétitives sur le marché mondial. Cette faiblesse de la monnaie agit en outre comme un dopant automatique des bénéfices pour les entreprises actives à l’international.

Par ailleurs, on constate que l’inflation, absente pendant des années au Japon, fait enfin son retour. Les prix à la production augmentent sensiblement et les coûts à l’importation s’accroissent, en partie sous l’effet de prix de l’énergie plus élevés. Ce qui constitue un problème dans d’autres régions est perçu au Japon comme un signe de normalisation après des décennies de pression déflationniste.

La combinaison de l’inflation, des hausses salariales et d’une politique monétaire potentiellement plus stricte crée un environnement dans lequel les entreprises retrouvent du pricing power et où les investisseurs redécouvrent les atouts du marché nippon. Les capitaux étrangers affluent dès lors à nouveau vers le Japon, ce qui renforce davantage le dynamisme du marché.

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La Chine reste le maillon faible

Contrairement au Japon, la Chine reste une source d’incertitude au sein des marchés mondiaux. Les chiffres économiques dressent un tableau mitigé, dans lequel de solides chiffres à l’exportation ne suffisent pas à compenser le manque de confiance intérieure.

Ainsi, les exportations chinoises ont progressé de près de 20 % sur base annuelle, portées par une forte demande pour, entre autres, la technologie et les produits liés à l’IA. Dans le même temps, la consommation intérieure reste faible et le redressement demeure inégalement réparti à travers l’économie.

Cette divergence sape la confiance des investisseurs. Ce n’est pas tant la croissance elle-même qui est remise en question, mais bien sa durabilité et sa qualité. De plus, les tensions géopolitiques et l’incertitude réglementaire continuent de peser sur le sentiment, ce qui se traduit par une valorisation structurellement plus basse des actions chinoises.

Conclusion : un marché qui s’adapte

L’environnement de marché actuel se caractérise par un paradoxe frappant. D’une part, les risques augmentent : l’inflation est à nouveau moins prévisible, la géopolitique joue un rôle plus important et la politique des banques centrales diverge. D’autre part, les marchés actions continuent de progresser et la participation au marché s’élargit.

Cette contradiction apparente est en réalité un signe de maturité. Le marché ne dépend plus d’un seul narratif, mais traite plusieurs facteurs à la fois — parfois même contradictoires.

Ce qui anime ce marché aujourd’hui n’est donc pas tant la conviction que l’adaptation : à des taux plus élevés, à l’incertitude géopolitique et à un monde devenu moins prévisible. Mais c’est précisément dans cette adaptation que se cachent des opportunités, pour les investisseurs qui osent se détacher des récits simplistes et embrasser la complexité de ce cycle.

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