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Les risques géopolitiques s’accumulent. Pourquoi les marchés continuent-ils de monter ?

Source : écrit par Gilles Coens, Head of Product chez MeDirect, le 24 avril à 9 h.

À ne suivre que l’actualité géopolitique, on pourrait s’attendre à voir les investisseurs lever le pied en masse. Surtout compte tenu de l’actualité géopolitique : le détroit d’Hormuz reste un point de tension majeur, les avancées diplomatiques demeurent limitées et le prix du pétrole réagit nerveusement à chaque nouvelle en provenance du Moyen-Orient.

Pourtant, les marchés d’actions semblent étonnamment peu affectés. Le S&P 500 évolue à des niveaux record, tout comme le Nikkei japonais et l’Euro Stoxx 50. Les petites capitalisations affichent elles aussi de solides performances. Une question fondamentale s’impose dès lors : pourquoi les marchés restent-ils optimistes dans un monde clairement sous tension ?

L’incertitude géopolitique génère de la volatilité, pas de la panique

Une première explication réside dans la manière dont les marchés évaluent les risques. Les investisseurs ne se focalisent pas sur ce qui est théoriquement possible, mais sur ce qui est jugé probable. Une fermeture durable du détroit d’Hormuz — par lequel transite environ un cinquième du transport mondial de pétrole et de gaz — constituerait un choc majeur pour l’économie mondiale. Bien que les investisseurs tiennent compte de ce scénario, ils le jugent pour l’instant peu probable.

Cela se reflète dans l’évolution du prix du pétrole, qui réagit vivement aux annonces de réouverture temporaire ou aux incidents ponctuels, sans toutefois s’inscrire dans une tendance haussière structurelle tant qu’aucune pénurie physique ne se matérialise. Les marchés actions suivent cette logique. Les évolutions quotidiennes restent marquées par des mouvements parfois importants, à la hausse comme à la baisse, mais la tendance de fond demeure positive.

Une prime de risque géopolitique subsiste, mais les investisseurs choisissent de rester investis tant que le scénario le plus probable reste inchangé : pas d’escalade majeure, pas de choc d’offre prolongé et une économie mondiale qui ralentit, sans pour autant dérailler.

C’est ce qui explique pourquoi les périodes de volatilité laissent rapidement place à de nouveaux épisodes de « risk on » (appétit pour le risque), durant lesquels les investisseurs osent prendre davantage de risques dans l’espoir d’obtenir des rendements plus élevés.

Banques centrales : vigilantes, mais pas (encore) de panique

Les tensions autour de l’Iran et l’incertitude liée au détroit d’Hormuz placent à nouveau les banques centrales face à un difficile exercice d’équilibriste. La hausse des prix de l’énergie peut alimenter temporairement l’inflation, tout en pesant sur la croissance économique. Pourtant, les signaux récents montrent que les banques centrales privilégient pour l’instant la vigilance plutôt que des mesures précipitées.

Aux États-Unis, la Réserve fédérale continue d’indiquer qu’un sursaut inflationniste lié à l’énergie ne justifie pas, en soi, un changement fondamental de politique monétaire. Tant qu’aucune perturbation structurelle de l’offre énergétique ne se produit et que l’inflation sous-jacente reste maîtrisée, la Fed juge la situation gérable. Cela explique pourquoi les anticipations de taux demeurent volatiles, sans toutefois inciter les investisseurs à envisager un nouveau cycle de resserrement.

La Banque centrale européenne se trouve elle aussi face à un arbitrage délicat. En tant qu’importatrice nette d’énergie, l’Europe est plus sensible aux chocs géopolitiques : des prix de l’énergie plus élevés peuvent à la fois raviver l’inflation et freiner la croissance. La BCE reconnaît ces risques, mais adopte une posture attentiste tant que l’inflation liée à l’énergie ne se transmet pas à l’ensemble des prix.

Au Japon, la situation est plus nuancée. La Banque du Japon tente actuellement d’éviter que des chocs externes ne compromettent une reprise économique encore fragile. L’inflation domestique, au même titre que l’inflation importée, est en hausse en raison de la hausse des prix de l’énergie et des matières premières, et la Banque du Japon n’a guère d’influence sur ce plan.

La Chine, de son côté, dispose en ce moment d’une plus grande marge de manœuvre. Le gouvernement chinois continue donc de privilégier le soutien à la croissance et au crédit, malgré la hausse des coûts de production.

Dans l’ensemble, ces réactions montrent que les banques centrales prennent la situation au sérieux, mais la considèrent toujours comme une perturbation temporaire, et non comme une rupture structurelle. Cette approche contribue à expliquer pourquoi les marchés financiers, malgré une nervosité persistante, conservent leur confiance.

Les résultats des entreprises restent le pilier du rally boursier

Le principal soutien des marchés reste la rentabilité des entreprises. Aux États-Unis, celles-ci parviennent encore à protéger leurs marges et à augmenter leur bénéfice par action, comme le confirme la saison des résultats en cours. Les analystes ont même revu à la hausse leurs prévisions de bénéfices pour 2026, ce qui est remarquable dans un contexte d’incertitude géopolitique.

De surcroît, cette croissance des bénéfices ne se limite pas au seul secteur technologique, avec des contributions notables de l’industrie, de l’énergie et de la consommation, même si les attentes restent sans ambiguïté les plus élevées pour les grandes entreprises technologiques américaines.

Cela apparaît clairement dans le graphique « Earnings per share », qui retrace l’évolution du bénéfice par action sur plusieurs années. Si la croissance des bénéfices est depuis longtemps plus dynamique aux États-Unis qu’en Europe ou au Royaume-Uni, l’accélération observée dans le secteur technologique américain est particulièrement frappante, et cette tendance devrait se poursuivre en 2026. Cette croissance bénéficiaire explique pourquoi les investisseurs restent disposés à accepter des valorisations élevées à la bourse américaine.

En dehors des États-Unis, les perspectives demeurent également constructives. Le graphique « Consensus estimates for earnings per share growth » montre que les analystes anticipent pour 2026 une nette accélération de la croissance des bénéfices, avec les marchés émergents comme principal moteur. La croissance attendue y est nettement supérieure à celle des marchés développés, ce qui souligne que l’optimisme boursier ne se limite pas aux actions américaines et repose sur des bases plus larges. L’Europe et le Royaume-Uni affichent des perspectives plus modestes, mais devraient eux aussi renouer avec une croissance bénéficiaire positive après une année 2025 plus faible.

Source : JP Morgan Asset Management, Guide to the markets, 10/04/2026

Ces perspectives solides confirment que l’économie américaine demeure plus résiliente que prévu. La croissance est certes légèrement inférieure à sa tendance de long terme, mais avoisine encore 2,5 %, un niveau suffisant pour éviter une récession.

Cette résilience s’explique par le fait que les États-Unis sont aujourd’hui exportateurs nets d’énergie — une différence historique essentielle. Des prix du pétrole plus élevés ont un effet inflationniste, mais ne provoquent pas de pénuries structurelles, ce qui limite l’impact sur les entreprises et les consommateurs et explique pourquoi les dommages économiques causés par le conflit restent pour le moment limités.

Sur le plan de l’inflation, on observe effectivement une hausse temporaire liée à l’énergie. L’inflation américaine a atteint 3,3 % en mars en glissement annuel, tandis que l’inflation sous-jacente est restée à 2,6 %. Cela entraîne des ajustements dans les anticipations de taux et une volatilité quotidienne accrue sur les marchés, sans pour autant modifier fondamentalement la donne économique globale. Le consensus demeure une croissance qui ralentit, mais ne s’interrompt pas. Tant que cette hypothèse prévaut, les perspectives de bénéfices restent suffisamment solides pour soutenir les marchés actions.

Europe, Japon et des écarts de plus en plus marqués entre les régions

Sous la surface, les divergences entre régions deviennent de plus en plus visibles. Les indicateurs PMI récents l’illustrent clairement. Dans la zone euro, le PMI composite est repassé sous le seuil de 50, signalant une légère contraction de l’activité économique, principalement imputable au secteur des services. Le PMI manufacturier, en revanche, demeure en zone d’expansion, suggérant que l’industrie résiste mieux qu’on ne le pense souvent.

Malgré cela, les actions européennes poursuivent leur progression. Ce paradoxe met une nouvelle fois en évidence la distinction entre croissance économique et résultats des entreprises. De nombreuses grandes sociétés européennes sont actives à l’international et réalisent une part importante de leur chiffre d’affaires hors d’Europe. Tant que la demande mondiale reste solide, elles peuvent continuer à bien performer, malgré un contexte macroéconomique plus fragile.

Le Japon se distingue particulièrement en ce mois d’avril. Le Nikkei atteint de nouveaux sommets, soutenu par un yen faible, une amélioration des bénéfices et des réformes structurelles mettant l’accent sur la création de valeur pour l’actionnaire. Les entreprises japonaises augmentent leurs dividendes, procèdent à des rachats d’actions et tirent pleinement parti de leur position exportatrice. Autant d’éléments qui expliquent le regain d’intérêt des investisseurs internationaux et l’afflux important de capitaux.

On observe par ailleurs une rotation de style marquée, les investisseurs s’orientant davantage vers les actions « value ». Les actions « value » surperforment les actions de croissance, avec l’énergie et les matières premières en tête. Ce mouvement est particulièrement visible parmi les petites capitalisations, souvent plus sensibles au cycle économique, mais aussi plus attractives sur le plan de la valorisation. Dans un environnement où les bénéfices, les flux de trésorerie et les valorisations redeviennent essentiels, ce style retrouve toute sa pertinence.

Marchés émergents, divergence et retour en grâce de la gestion active

La divergence s’accentue également au sein des marchés émergents. La Chine reste vulnérable en raison de la hausse des prix de l’énergie et d’un consommateur toujours prudent. La récente progression des prix à la production en Chine — la première en plus de trois ans — reflète surtout une augmentation des coûts de production, plutôt qu’un redémarrage généralisé de la demande. À l’inverse, des pays comme le Brésil bénéficient de leur statut d’exportateurs de matières premières et tirent parti de prix plus élevés.

Ces écarts croissants — entre régions, secteurs et entreprises — expliquent pourquoi la gestion active regagne en pertinence. La dispersion des performances au sein des marchés actions est devenue exceptionnellement importante, et une attitude purement passive ne suffit plus. Dans un tel contexte, la sélectivité et la flexibilité redeviennent des facteurs déterminants, tant pour maîtriser les risques que pour saisir pleinement les opportunités.

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